Mon emploi, quoi. Si, si, c'est bien ce que j'ai dit : je l'aime sauvagement, mon emploi. Et ce n'est ni difficile à croire, ni en contradiction avec mon habituel mépris du salariat et de l'emploi en particulier ; ça n'implique pas davantage que j'aie trouvé la job parfaite. Cela vérifie simplement, très simplement, ce que je prophétisais déjà lorsque j'avais treize ans, à savoir que je peux faire n'importe quoi dans ma vie et en tomber amoureuse, tant qu'il y a des gens autour de moi, des gens qui vivent autour de moi, qui parlent, qui ressentent, qui sont. Je n'ai pas de vocation professionnelle, ma seule vocation étant d'être entourée.
Ainsi je n'ai pas changé. Je crois que si j'aime sauvagement mon travail, c'est parce qu'il me rappelle si étrangement l'école. Je me rends à mon travail chaque jour, motivée par le même mélange de fascination addictive et d'effroi, la même curiosité de voir ce que la nouvelle journée va apporter, qui m'a fait aller à l'école avec bonne volonté jusqu'au bout, malgré l'horreur d'autres sentiments que sa fréquentation provoquaient en même temps en moi. Ce boulot, c'est comme l'école, l'horreur en moins. Les adultes sont tellement plus civilisés que les enfants. À défaut de s'aimer, ils se respectent, mais surtout ils sont largement plus ouverts. Et chacun tient plus ferme pour ce qu'il est.
(Tiens, il y a quelqu'un dans l'immeuble qui vient d'entonner une Marseillaise a cappella. Il se passe vraiment toutes sortes de choses, dans ce pays.)
Quand on a dix ans, c'est la honte de ne pas savoir ou connaître certains usages, certaines vérités générales. On prend les préjugés pour de la connaissance et de l'expérience, et c'est à celles-ci que l'on juge ta valeur. Ce n'est que plus tard que l'on commence à se lamenter à propos de l'existence même des préjugés, que l'on peut aussi se venger en regardant le reste du monde de haut lorsque l'on en est par bonheur, comme moi, relativement dépourvu. Tous les jours je m'extasie en découvrant que le ciel est bleu et que l'herbe est verte. Cela m'est égal que l'on me prenne pour une simplette. Quand on sait ce que c'est que souffrir, une notion pareille pèse autant qu'une poussière en face de ce que signifie le bonheur et le Bien. Quand on est heureux, n'est-on pas invincible? On t'accusera de ce qu'on voudra, tu pourras toujours répondre : pourtant je suis bien plus heureux que vous... à ce prix l'on accepte d'être chargé de tous les torts du monde.
Le boulot, c'est comme l'école. Il y a ceux auprès de qui l'on veut se faire bien voir, ou parfois plus crûment juste remarquer ; ceux avec qui l'on est en concurrence. Il y a les discussions et les blagues du jour, ce qu'un tel a sorti quand il s'est passé ci, ce qu'une telle a répondu quand on lui a dit ça, ce qu'il a fait en entrant dans la pièce, ou en en sortant, etc. Lorsque j'avais quatorze ans, et que j'ai vécu la plus cruelle déception du monde en subissant une expulsion en règle d'un groupe de gens que je vénérais, je notais toutes ces choses. Je m'en souvenais et puis les écrivais, les jugeant trop sublimes pour les abandonner aux courants d'air. Je m'aperçois que je n'ai changé en rien. Si je n'avais pas perdu l'illusion de pouvoir rendre cette magique substance en mots, je m'y efforcerais encore... Du reste, ne me suis-je pas hier même laissée aller à la tentation d'en raconter une pincée, et n'ai-je pas, sans surprise, fait un "plat" comme on en fait à la piscine ? Non, ces choses-là ne se rendent pas. Ou bien je n'en ai pas encore trouvé la recette exprimatoire.
vendredi 15 août 2008
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