jeudi 15 mai 2008

Dernière

Me voici à la bibliothèque de la Faculté de Philosophie ("Filda") pour la dernière fois. Le sentiment que j'en tire est une sorte d'inverse de celui que j'ai souvent eu jusqu'à présent, lorsque je contemplais les photographies qui ornent les murs de la cage d'escalier, les maisons et jardins avoisinants par la vitre, ou que dans un sprint ultime, j'arrachais la lecture des dernières pages à des bouquins d'intérêt varié, à la lumière de la grande fenêtre circulaire qui troue le plafond du troisième étage. Oui, c'est une bibliothèque moderne que celle de la FF ; le soir, en hiver, lorsqu'elle demeure ouverte longtemps après le coucher du soleil, les petites lumières qui filtrent à travers la façade striée de planchettes verticales donnent l'impression que le bâtiment scintille, ce qui est spécialement de mise a l'approche de Noël.

J'avais auparavant, quand je trainais ici, cette sensation du présent qui n'a ni début ni fin, j'étais dans une sorte de routine dans laquelle je ne me rappelais plus être entrée, et dont je ne pensais pas à sortir. Tout en même temps m'accompagnait sans cesse une sorte de discours, qui établissait une distance entre ma situation réelle et celle de mon esprit. Je ne vivais pas simplement l'instant présent, je le décrivais et le commentais. C'est, au demeurant, une habitude que j'ai prise depuis longtemps, que l'école a sans doute initiée et l'université encouragée, et dont j'aurais peine à présent à me passer. Voir ce qui se passe en ce moment-même : je m'apprête en effet à discourir sur mon actuel état d'esprit lequel est pour le coup exempt de ce type d'analyse surajoutée, paraît-il. C'est se moquer, vraiment...

Le cas de dédoublement est différent toutefois, dans la mesure où je ne formule que mon état d'esprit, et pas ce que je suis en train de faire. Il n'y a plus rien à dire sur ma situation réelle, car je la vis. Je suis. Ici. Je fais. En fait je ne fais rien. Et pourtant si, je faisais, mais je ne peux pas dire quoi. J'étais occupée soudain à être, à vivre. Et cependant j'ai compris que ce n'était pas la vérité, que cela n'arrivait pas pour de vrai, puisque cela finissait.

Cela sonne mieux en tchèque. Mais oui, je pense en tchèque. To není pravda, protože se to končí. La vérité, c'est l'infini... Mais n'est-ce pas le cas, du reste ? Ce qui prend fin ne peut pas être vrai. Alors me voila coincée dans une situation avec laquelle je suis incapable de prendre de la distance, et pourtant cette situation est fausse. Puisqu'on sait qu'elle se termine, c'est tout comme si elle était déjà terminée.

Cette année aussi, je me dis parfois, était un peu fausse, comme la précédente. Non, la vraie vie n'est pas "quelque part" en Europe centrale... Elle est en Pologne. A Varsovie, même. Je ne crois pas qu'elle soit n'importe ou en Pologne, c'est pour dire.

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