Mercredi dernier, il y a déjà une semaine (dans la maison de mes parents, je perds toute notion du temps), je faisais ma dernière soirée à l'Académie. P., qui est décidément avare de paroles, me salue cette fois d'un gros et long clin d'œil en passant devant mon comptoir. Que veut dire ? Je trouve ce mélange de réserve et de familiarité extrêmement déstabilisant, le pire étant qu'il ne signifie probablement rien de plus qu'une vague indifférence polie. Peut-être vois-je en effet trop facilement du symbolisme où il n'y en a guère en vérité, et attribué-je trop de traits somme toute universels à une soi-disant "slavité" fantasmée.
Mercredi soir, la température chuta dramatiquement. Peut-être que si, comme la veille les karatékas Max (le prof) et David, on m'avait proposé un lift jusqu'à chez moi, j'aurais accepté. Tel qu'il en a été, j'étais de retour à onze heures, comme d'habitude, mais les doigts congelés jusqu'à l'os.
Le lendemain matin, vers huit heures, la lumière jaillissait flamboyante du bout de Saint-Laurent, éclaboussant les façades d'une teinte dorée. Le froid était si intense que j'ai cru que ma peau, que je ne sentais plus, allait se décoller de mon visage. Je ne peux vraiment commencer à vous décrire ce qu'est le froid canadien, lorsqu'il s'y met (-17° à Montréal) ; les mots me manquent devant la démesure et l'aberration de la torture physique qu'il inflige. Celle-ci est une sorte de brûlure anesthésiante, de quasi-paralysie de toutes les parties exposées. Supporter cela devient un combat, si difficile que pour continuer à marcher, j'en étais réduite à pousser des cris de guerre en pleine rue – quoique jamais aussi sauvages que ceux que lâchent les jouteurs de kendo.
En fait, ce qu'il faut quand on sort, c'est se déguiser en musulmane extrême : respirer dans son écharpe que l'on remonte par-dessus le nez, et baisser son bonner jusqu'au sourcils. Je ne me rappelle plus dans quel livre j'avais lu que l'Enfer, contrairement à ce que certaines représentations suggéraient, n'était pas chaud, mais froid. Quand les tas de neige gèlent en des barrières solides et que le vent fouette à -20°C, c'est effectivement ce qu'on se dit. On comprend à quel point l'homme est nu devant le froid, à quel point ce dernier peut se faire mortel.
À 13h30, épuisée, j'étais enfin dans la navette qui m'emmenait à l'aéroport. Son circuit débute par un grand tour dans Montréal, que je distinguais à travers une vitre recouverte d'un écran noir à petits trous. Je voyais la ville comme dans un vieux film, et dans un film, on s'y croyait ! Le centre-ville de Montréal est un conglomérat impossible de gratte-ciels réfléchissants, d'imposantes bâtisses carrées et d'éléments néo-classiques. J'avais peine à me convaincre que nous nous trouvions dans une vraie ville, tant cela me paraissait un décor digne de science-fiction. En continuant vers l'ouest, nous sommes arrivés sur l'autoroute à travers un dédale d'échangeurs qui tournaient dans tous les sens et se croisaient à des hauteurs diverses comme un merveilleux grand huit.
C'est quand on part d'une ville que l'on réalise que l'on y habite. C'est à ce moment-là, donc, que je me suis sentie enfin montréalaise, et cela m'a semblé tant mieux, très bien, que du bonheur.
Le voyage était long, étouffant, asoiffant. Le contrôle des douanes eut lieu dans l'aéroport de Montréal même, dans une salle décorée aux couleurs des États : une petite réplique de la Statue de la Liberté, flanquée de deux drapeaux américains. Autant arrêter les individus indésirables avant même qu'ils posent le pied sur le territoire, n'est-ce pas. Comme je voyageais avec US Airways, j'avais d'abord un changement d'avion à Philadelphie, dont je n'ai rien vu, si ce n'est la masse indistincte vue du ciel. Nous avons atterri au coucher du soleil. Des bandes pourpres et rouille s'étalaient à l'horizon, sous le ciel resté bleu clair, tandis qu'à perte de vue, à gauche comme à droite, les lumières des villes étincelaient d'or et d'argent contre l'eau sombre du Delaware.
Dans le vol transatlantique Philadelphie-Madrid, le pilote faisait des demi-blagues dans son accent américain à la movie star. L'une des hôtesses, une imposante noire, portait un collier clignotant vert et rouge (qu'elle a cependant enlevé par la suite). Plus tard pendant le trajet, comme je me plaignais que mon écran se fût mis en marche tout seul (et m'éblouissait d'une lumière blanche et crue par la même occasion), un des stewards m'a demandé d'où je venais. Après une seconde d'hésitation, j'ai répondu avec assurance : "Canada." Il paraissait que mon accent en anglais sonnait russe, une bonne blague qu'on ne m'avais encore jamais sortie.
À Madrid, j'ai retrouvé Javier, qui m'a emmené faire un rapide tour de la ville, de la Puerta del Sol au palais royal, de La Latina à un petit restaurant où nous avons mangé des tapas. Rapidement, j'ai dû retourner à l'aéroport pour attendre mon avion pour Barcelone, qui est en somme parti avec quarante bonnes minutes de retard. Les Espagnols ne sont pas des gens pressés. J'étais épuisée et me suis endormie juste avant le décollage.
Moderna
mercredi 23 décembre 2009
mercredi 16 décembre 2009
Canne de bonbon
Entre la canne de bonbon et la canne de combat, il faut choisir. Cannes de bonbon, c'est ainsi qu'il appellent ici les "candy canes", autrement dit les sucres d'orge.
J'ai passé deux jours à la campagne chez ma grand-mère, avec mon oncle, mon cousin et son ami, qui est un vrai sale petit gosse, et nous n'avons rien fait d'autre que manger et regarder la télévision. Ce qui est paradoxal avec le confort moderne, c'est que l'on retourne à une situation où les enfants ne sont plus que des bébêtes qui gravitent autour de notre vie d'individu. On veut qu'ils ne créent pas d'histoires, qu'ils barbotent tranquillement dans l'illusion d'être heureux, qu'ils ne se plaignent de rien, pour que l'on puisse tous continuer à fonctionner comme s'ils n'existaient pas. Moi, je mettrai mes enfants au judo, par exemple. Pas trop petits non plus, mais assez tôt pour qu'ils sachent à neuf ans qu'il y a davantage à la vie que les jeux vidéos, les dessins animés et les mondes parallèles.
Quand je suis rentrée à Montréal, un redoux avait transformé la neige en slush. Depuis hier soir, les trottoirs gèlent à nouveau et une petite neige fine tombe sur le monde. Mon besoin d'apprendre le russe et l'ukrainien se fait frénétique. Mon imagination s'emballe, tout ça parce que ces messieurs ukrainiens me tapent désormais la discute et me parlent d'alcool. Tu paries que si je ramène de la vodka, on boit ensemble ? Je suis d'humeur à parier. La semaine dernière, j'étais prête à parier que le jour où je cesserais de travailler à l'AMS, je proposerais à P. de sortir avec moi. Juste pour l'avoir fait, pour n'avoir pas raté ma chance. En attendant, on appuie sur les freins et on se calme...
J'ai été acceptée en maîtrise de science politique à l'Université du Québec à Montréal. Je crois que contre toute attente, cela me rend assez heureuse. Et fière. Bon Dieu, j'avais même répété mon petit numéro de la perdante éternelle : ce n'aurait pas été la première fois que l'on ne voulait pas de moi, etc. Bien, mais finalement cela a tourné autrement. Peut-être qu'en définitive, j'arriverai à me faire une place honorable dans cette société, à mériter un boulot gratifiant et bien payé ? Ce serait une sorte de comble, mais la vie n'a jamais été qu'une grosse blague.
Suite à mon cours d'autodéfense de samedi dernier, j'ai les coudes auréolés de grands bleus jaunâtres et d'une croûte sur chaque. J'ai laissé ma peau sur le bouclier en mousse qui me faisait office de "partenaire".
Demain, je prends l'avion. Je n'ai pas proprement hâte d'être en France, où je ne serai qu'après-demain ; en revanche, la perspective de voyager m'enchante. J'aime n'avoir rien d'autre à faire que lire, et me faire servir à bord. J'ai une escale à Philadelphie (Amérique, nous voila !) et une autre à Madrid, avant d'atteindre Barcelone, capitale de la Catalogne. Il a suffi que je le mentionnasse sur facebook pour que Jeremy demandât si je passais par le MT, et que Javi s'exclame qu'il habitait désormais à Madrid. Étonnant que se prononcent précisément mes deux ex-voisins de Brno, à l'époque colocataires dans l'appartement à côté du mien. Touchant aussi qu'ils tiennent toujours à me voir, au point de s'emparer du moindre indice que je balance au vent... Malheureusement, le Montana n'est pas sur le chemin de mes pérégrinations. Par contre, Javi s'est proposé pour m'attendre à l'aéroport de Madrid et que nous allions faire un tour et déjeûner dans la ville. "Je t'attendrai au terminal 1, j'ai vérifié ton vol et c'est là que tu descends." Je n'en avais aucune idée moi-même. Si c'est pas chou, ça ?
J'ai passé deux jours à la campagne chez ma grand-mère, avec mon oncle, mon cousin et son ami, qui est un vrai sale petit gosse, et nous n'avons rien fait d'autre que manger et regarder la télévision. Ce qui est paradoxal avec le confort moderne, c'est que l'on retourne à une situation où les enfants ne sont plus que des bébêtes qui gravitent autour de notre vie d'individu. On veut qu'ils ne créent pas d'histoires, qu'ils barbotent tranquillement dans l'illusion d'être heureux, qu'ils ne se plaignent de rien, pour que l'on puisse tous continuer à fonctionner comme s'ils n'existaient pas. Moi, je mettrai mes enfants au judo, par exemple. Pas trop petits non plus, mais assez tôt pour qu'ils sachent à neuf ans qu'il y a davantage à la vie que les jeux vidéos, les dessins animés et les mondes parallèles.
Quand je suis rentrée à Montréal, un redoux avait transformé la neige en slush. Depuis hier soir, les trottoirs gèlent à nouveau et une petite neige fine tombe sur le monde. Mon besoin d'apprendre le russe et l'ukrainien se fait frénétique. Mon imagination s'emballe, tout ça parce que ces messieurs ukrainiens me tapent désormais la discute et me parlent d'alcool. Tu paries que si je ramène de la vodka, on boit ensemble ? Je suis d'humeur à parier. La semaine dernière, j'étais prête à parier que le jour où je cesserais de travailler à l'AMS, je proposerais à P. de sortir avec moi. Juste pour l'avoir fait, pour n'avoir pas raté ma chance. En attendant, on appuie sur les freins et on se calme...
J'ai été acceptée en maîtrise de science politique à l'Université du Québec à Montréal. Je crois que contre toute attente, cela me rend assez heureuse. Et fière. Bon Dieu, j'avais même répété mon petit numéro de la perdante éternelle : ce n'aurait pas été la première fois que l'on ne voulait pas de moi, etc. Bien, mais finalement cela a tourné autrement. Peut-être qu'en définitive, j'arriverai à me faire une place honorable dans cette société, à mériter un boulot gratifiant et bien payé ? Ce serait une sorte de comble, mais la vie n'a jamais été qu'une grosse blague.
Suite à mon cours d'autodéfense de samedi dernier, j'ai les coudes auréolés de grands bleus jaunâtres et d'une croûte sur chaque. J'ai laissé ma peau sur le bouclier en mousse qui me faisait office de "partenaire".
Demain, je prends l'avion. Je n'ai pas proprement hâte d'être en France, où je ne serai qu'après-demain ; en revanche, la perspective de voyager m'enchante. J'aime n'avoir rien d'autre à faire que lire, et me faire servir à bord. J'ai une escale à Philadelphie (Amérique, nous voila !) et une autre à Madrid, avant d'atteindre Barcelone, capitale de la Catalogne. Il a suffi que je le mentionnasse sur facebook pour que Jeremy demandât si je passais par le MT, et que Javi s'exclame qu'il habitait désormais à Madrid. Étonnant que se prononcent précisément mes deux ex-voisins de Brno, à l'époque colocataires dans l'appartement à côté du mien. Touchant aussi qu'ils tiennent toujours à me voir, au point de s'emparer du moindre indice que je balance au vent... Malheureusement, le Montana n'est pas sur le chemin de mes pérégrinations. Par contre, Javi s'est proposé pour m'attendre à l'aéroport de Madrid et que nous allions faire un tour et déjeûner dans la ville. "Je t'attendrai au terminal 1, j'ai vérifié ton vol et c'est là que tu descends." Je n'en avais aucune idée moi-même. Si c'est pas chou, ça ?
vendredi 11 décembre 2009
Snowstorm
Mercredi, du petit matin à la nuit, il est tombé 28 cm de neige. Peut-être à ce moment-là était-il tant mieux que les responsables du déneigement soit plus qu'alertes. Il reste encore aujourd'hui des monceaux de neige sale accumulée le long des routes, qui créent des barricades entre la chaussée et le trottoir, et dans lesquels on ne peut s'aventurer qu'en gambadant. Aujourd'hui il ne neigeait plus, mais de violentes rafales de vent envoyait voltiger d'immenses nuages de poudreuse des toits de la ville. On se les recevait sur le visage comme une pluie de grêlons minuscules et piquants.
La neige a globalement été déblayée des trottoirs, mais ce qui y est resté a gelé en plus d'endroits qu'un. Patinoire au sol + grand vent dans les rues = totales glissades. Je sens qu'un de ces jours, je vais me vautrer bien comme il faut, à courir sur le verglas et sautiller dans la neige à pieds joints. J'espère que cela ne fera pas trop mal et me laissera assez de cœur pour rire un bon coup. Quand je vois des gens se vautrer dans la rue, cela me fait toujours éclater de rire. Surtout s'ils se relèvent instantanément, bien sûr ; n'allez pas non plus me croire sadique.
Note sur le tango : Anna a promis de m'emmener au moins une fois, pour voir. Un de ses amis, un Colombien, a ramené deux compatriotes et ils cherchent des partenaires. "Mais attention," m'a dit Anna avec son petit accent, "parce que les Sud-Américains, ils sont..." Là, elle a ajouté quelque chose que je n'ai pas compris, tout en me décochant un regard plein de sous-entendu. Aïe ! Je veux savoir ce que sont les Sud-Américains !
Hier, Alex m'a emmenée déjeûner à un buffet de sushi situé à Pointe-Claire. Dieu sait pourquoi nous devions aller si loin, si ce n'est qu'il habite près de la frontière avec l'Ontario et qu'il ne doit pas considérer les distances de la même façon que moi. Alex est Russe — enfin Canadien, pardon. Il m'a refilé un bouquin en russe que je lis avec avidité, mais hormis cela, nous discutons en anglais. Je crois que la première fois que j'ai vu Alex, il m'a fait un peu peur. Puis dès la seconde fois que j'ai eu affaire à lui, je lui ai raconté ma vie au téléphone, sans-gêne que je suis. Une partie de lui n'a pas l'air commode, et j'y prends bien garde, mais une autre partie semble demander d'être traitée comme je le fais, soit avec beaucoup de nonchalence et peu de sérieux.
Quand j'avais essayé de lui téléphoner la semaine dernière, à la fois pour le relancer sur sa proposition de m'aider à apprendre le russe, et pour lui rappeler d'être au dojo le lendemain, c'était lui qui avait fini par me rappeler. Ne sachant comment introduire mon sujet, j'explique : "I tried to call you a couple of times..." Soupir de sa part. Soupir ? Il est gonflé, non ? me dis-je. Et forte de mon bon droit, je lui assène ses quatre vérités, qui se sont conclues par un rendez-vous le lendemain au dojo pour parler russe. Finalement, il m'a invitée à manger des sushis. Le soupir n'est chez lui qu'une sorte de tic de langage ; il parle doucement et avec beaucoup de circonspection (la raison pour laquelle je ne peux pas avoir d'orgasme linguistique quand je l'entends parler russe à ses parents au téléphone).
Je trouve que P. me sourit d'une façon bien moqueuse et bien ostentatoire quand il débarque (ça et un signe de la main lui épargnent la peine d'ouvrir la bouche pour me parler). Je me demande si les hommes lisent facilement sur le visage des femmes l'attirance physique qu'ils provoquent ; le livre que je suis en train de lire me porte à croire que oui. Et je me demande ce qu'on peut en penser, quand on a dix-huit ans.
La neige a globalement été déblayée des trottoirs, mais ce qui y est resté a gelé en plus d'endroits qu'un. Patinoire au sol + grand vent dans les rues = totales glissades. Je sens qu'un de ces jours, je vais me vautrer bien comme il faut, à courir sur le verglas et sautiller dans la neige à pieds joints. J'espère que cela ne fera pas trop mal et me laissera assez de cœur pour rire un bon coup. Quand je vois des gens se vautrer dans la rue, cela me fait toujours éclater de rire. Surtout s'ils se relèvent instantanément, bien sûr ; n'allez pas non plus me croire sadique.
Note sur le tango : Anna a promis de m'emmener au moins une fois, pour voir. Un de ses amis, un Colombien, a ramené deux compatriotes et ils cherchent des partenaires. "Mais attention," m'a dit Anna avec son petit accent, "parce que les Sud-Américains, ils sont..." Là, elle a ajouté quelque chose que je n'ai pas compris, tout en me décochant un regard plein de sous-entendu. Aïe ! Je veux savoir ce que sont les Sud-Américains !
Hier, Alex m'a emmenée déjeûner à un buffet de sushi situé à Pointe-Claire. Dieu sait pourquoi nous devions aller si loin, si ce n'est qu'il habite près de la frontière avec l'Ontario et qu'il ne doit pas considérer les distances de la même façon que moi. Alex est Russe — enfin Canadien, pardon. Il m'a refilé un bouquin en russe que je lis avec avidité, mais hormis cela, nous discutons en anglais. Je crois que la première fois que j'ai vu Alex, il m'a fait un peu peur. Puis dès la seconde fois que j'ai eu affaire à lui, je lui ai raconté ma vie au téléphone, sans-gêne que je suis. Une partie de lui n'a pas l'air commode, et j'y prends bien garde, mais une autre partie semble demander d'être traitée comme je le fais, soit avec beaucoup de nonchalence et peu de sérieux.
Quand j'avais essayé de lui téléphoner la semaine dernière, à la fois pour le relancer sur sa proposition de m'aider à apprendre le russe, et pour lui rappeler d'être au dojo le lendemain, c'était lui qui avait fini par me rappeler. Ne sachant comment introduire mon sujet, j'explique : "I tried to call you a couple of times..." Soupir de sa part. Soupir ? Il est gonflé, non ? me dis-je. Et forte de mon bon droit, je lui assène ses quatre vérités, qui se sont conclues par un rendez-vous le lendemain au dojo pour parler russe. Finalement, il m'a invitée à manger des sushis. Le soupir n'est chez lui qu'une sorte de tic de langage ; il parle doucement et avec beaucoup de circonspection (la raison pour laquelle je ne peux pas avoir d'orgasme linguistique quand je l'entends parler russe à ses parents au téléphone).
Je trouve que P. me sourit d'une façon bien moqueuse et bien ostentatoire quand il débarque (ça et un signe de la main lui épargnent la peine d'ouvrir la bouche pour me parler). Je me demande si les hommes lisent facilement sur le visage des femmes l'attirance physique qu'ils provoquent ; le livre que je suis en train de lire me porte à croire que oui. Et je me demande ce qu'on peut en penser, quand on a dix-huit ans.
mardi 8 décembre 2009
Mystery Men
L'homme mystère #2 s'est révélé hier soir ; à vrai dire, je n'étais pas surprise. Par superstition sans doute, ainsi que par impatience, j'espérais que l'homme mystère #1 se dévoilerait dans la foulée, mais il n'en fut rien. J'ai dû rentrer chez moi profondément frustrée, jusqu'à ce que la lumière se fît enfin dans mon petit cerveau immature.
Récapitulons. Vendredi soir, P. est parti seul du dojo une demi-minute avant moi, dans mon dos pendant que je laçais mes chaussures, sans me dire au revoir. Quand je suis sortie à mon tour, c'était sombre et plein de neige. Quelqu'un soudain a klaxonné derrière moi. Je me suis retournée, et de l'habitacle d'une voiture au phares allumés, quelqu'un me saluait frénétiquement : l'homme mystère #1. Le fait est que l'épaisse buée accumulée sur le pare-brise empêchait que je distinguasse ses traits ; par politesse, je lui ai rendu son salut, sans savoir à qui je l'adressais.
Samedi soir, j'ai oublié mon pull dans la salle de billard. Le lendemain après-midi, sitôt rentrée de mon éprouvante mission avec les enfants à l'Aréna Raymond Bourque, je suis repassée au billard dans l'espoir fou que l'on ait ramassé et sauvé mon pull. La fille du bar me parle d'un grand type venu chercher un chandail noir le matin même : l'homme mystère #2. Pour le coupe, je n'ai pas eu de chance, car l'homme mystère #2 était bien mon pote, Jonathan, mais le chandail qu'il a récupéré n'était pas le mien. Désolé pour son véritable propriétaire.
Hier j'ai failli devenir dingue (tout ça parce que P. ne m'a fait l'honneur que de trois mots dans la soirée : "bonjour" et "au revoir"). J'ai oublié que fantasmer n'était qu'un jeu, et que si l'on voulait jouer, il fallait respecter les règles.
Règle #1 du joueur : ne pas prendre le jeu pour autre chose que ce qu'il est, soit un simple et plaisant divertissement. Il est essentiel de ne pas penser en termes d'accomplissements, ni même à la rigueur de points marqués. Le jeu est un processus qui consiste à saisir et à jouir des occasions, et à se contrebalancer de toute l'affaire le reste du temps, car l'enjeu ici n'est qu'un leurre, une vaine carotte. J'ai 22 ans et je ne veux pas d'homme dans ma vie : ni officiellement, ni émotionnellement. J'ai bien trop de travail.
Récapitulons. Vendredi soir, P. est parti seul du dojo une demi-minute avant moi, dans mon dos pendant que je laçais mes chaussures, sans me dire au revoir. Quand je suis sortie à mon tour, c'était sombre et plein de neige. Quelqu'un soudain a klaxonné derrière moi. Je me suis retournée, et de l'habitacle d'une voiture au phares allumés, quelqu'un me saluait frénétiquement : l'homme mystère #1. Le fait est que l'épaisse buée accumulée sur le pare-brise empêchait que je distinguasse ses traits ; par politesse, je lui ai rendu son salut, sans savoir à qui je l'adressais.
Samedi soir, j'ai oublié mon pull dans la salle de billard. Le lendemain après-midi, sitôt rentrée de mon éprouvante mission avec les enfants à l'Aréna Raymond Bourque, je suis repassée au billard dans l'espoir fou que l'on ait ramassé et sauvé mon pull. La fille du bar me parle d'un grand type venu chercher un chandail noir le matin même : l'homme mystère #2. Pour le coupe, je n'ai pas eu de chance, car l'homme mystère #2 était bien mon pote, Jonathan, mais le chandail qu'il a récupéré n'était pas le mien. Désolé pour son véritable propriétaire.
Hier j'ai failli devenir dingue (tout ça parce que P. ne m'a fait l'honneur que de trois mots dans la soirée : "bonjour" et "au revoir"). J'ai oublié que fantasmer n'était qu'un jeu, et que si l'on voulait jouer, il fallait respecter les règles.
Règle #1 du joueur : ne pas prendre le jeu pour autre chose que ce qu'il est, soit un simple et plaisant divertissement. Il est essentiel de ne pas penser en termes d'accomplissements, ni même à la rigueur de points marqués. Le jeu est un processus qui consiste à saisir et à jouir des occasions, et à se contrebalancer de toute l'affaire le reste du temps, car l'enjeu ici n'est qu'un leurre, une vaine carotte. J'ai 22 ans et je ne veux pas d'homme dans ma vie : ni officiellement, ni émotionnellement. J'ai bien trop de travail.
lundi 7 décembre 2009
My life as a sitcom
Ne sont-ils pas légèrement paranoïaques sur les bords ici ? N'en font-ils pas un tout petit peu trop quand, pour une très subtile couche de neige sur la rue de bon matin, ils sortent les semeuses de graviers sur les trottoirs de Main ? Je hais tant ces graviers : ils se coincent dans les semelles épaisses et font mal aux pieds à travers les fines.
Le futur est parfois porteur d'un suspense à peine soutenable. Vais-je me laisser entraîner, encore et toujours, dans le cycle habituel que j'ai connu tant de fois dans ma vie, répéter les mêmes folies et les mêmes erreurs ? Où vais-je réussir haut la main l'exercice de ma volonté propre et éclairée, refuser les schémas classiques, comprendre ce qui est bon pour moi, et changer le cours de ma destinée pour le meilleur ? Et pourtant, j'aurais tort de prétendre que les choses ne changent pas. Il est une chose notable que je me sens mieux avec moi-même et avec les gens qu'avant, y compris en Pologne. Je commence, lentement mais sûrement, à me gérer moi-même.
Le temps s'est refroidi depuis vendredi soir, où je me promenais insouciamment de nuit dans Westmount. Hier, avec à peine une couple d'heure de sommeil dans le corps, j'ai travaillé pendant huit heures sur une patinoire, les pieds gelés jusqu'à insensibilité. En conséquence de quoi, je suis enrhumée. Bah ! tant que ce n'est pas la grippe...
Samedi soir j'ai mangé chez Georges et Marilyn, colocataire de ce dernier, avec Frédéric et Jonathan. Puis nous avons retrouvé Anna et Kasia, ainsi que deux garçons à l'accent français (dont un s'est révélé l'amoureux de Kasia), au billard Boul' Noir. Je me suis saoûlé la gueule (merci Jonathan pour la seconde bière !), j'ai joué au billard, gagné, perdu, me suis fait un bleu à la base de l'index en jouant trop frénétiquement au baby-foot. La dernière fois que j'avais joué au baby, c'était en Pologne, bien sûr. Avec Anton, un Biélorusse un peu fou, bien sûr, toujours enthousiaste et en train de sauter partout, pour qui seule la vodka blanche, non aromatisée, pouvait prétendre à l'appellation de vodka, et qui avait ramené de Biélorussie des caisses de Marlboro pour les revendre aux occidentaux. "M'intéresse pas," avait dit Oxana, qui fumait, "en Russie elles sont encore moins chères."
La vie est un immense flash-back perpétuel. Le but en est de chercher inlassablement à revivre ce qu'on a déjà vécu. Tout se répète, même les formes et les profils des groupes d'amis que l'on acquiert. D'un côté, les gens matures, en moyenne plus âgés que moi, qui fêtent tout en devisant de choses intelligentes, mais pas forcément intellectuelles : on compte des Français, mais pas que. Les origines sont aussi diversifiées que les milieux. Ce groupe-ci est le plus stable, celui sur lequel je peux le plus compter, surtout sur le long terme. De l'autre côté, il y a mon attirance coupable pour les jeunes fous, pour les personnalités extrêmes et superficielles, avec qui on ne discute pas, parce qu'il n'y a pas de quoi discuter. On fait, et la bêtise même de ce que l'on fait m'emplit d'allégresse. Je passe ma vie à être tiraillée entre les deux, parce qu'ils s'avèrent souvent incompatibles.
Le futur est parfois porteur d'un suspense à peine soutenable. Vais-je me laisser entraîner, encore et toujours, dans le cycle habituel que j'ai connu tant de fois dans ma vie, répéter les mêmes folies et les mêmes erreurs ? Où vais-je réussir haut la main l'exercice de ma volonté propre et éclairée, refuser les schémas classiques, comprendre ce qui est bon pour moi, et changer le cours de ma destinée pour le meilleur ? Et pourtant, j'aurais tort de prétendre que les choses ne changent pas. Il est une chose notable que je me sens mieux avec moi-même et avec les gens qu'avant, y compris en Pologne. Je commence, lentement mais sûrement, à me gérer moi-même.
Le temps s'est refroidi depuis vendredi soir, où je me promenais insouciamment de nuit dans Westmount. Hier, avec à peine une couple d'heure de sommeil dans le corps, j'ai travaillé pendant huit heures sur une patinoire, les pieds gelés jusqu'à insensibilité. En conséquence de quoi, je suis enrhumée. Bah ! tant que ce n'est pas la grippe...
Samedi soir j'ai mangé chez Georges et Marilyn, colocataire de ce dernier, avec Frédéric et Jonathan. Puis nous avons retrouvé Anna et Kasia, ainsi que deux garçons à l'accent français (dont un s'est révélé l'amoureux de Kasia), au billard Boul' Noir. Je me suis saoûlé la gueule (merci Jonathan pour la seconde bière !), j'ai joué au billard, gagné, perdu, me suis fait un bleu à la base de l'index en jouant trop frénétiquement au baby-foot. La dernière fois que j'avais joué au baby, c'était en Pologne, bien sûr. Avec Anton, un Biélorusse un peu fou, bien sûr, toujours enthousiaste et en train de sauter partout, pour qui seule la vodka blanche, non aromatisée, pouvait prétendre à l'appellation de vodka, et qui avait ramené de Biélorussie des caisses de Marlboro pour les revendre aux occidentaux. "M'intéresse pas," avait dit Oxana, qui fumait, "en Russie elles sont encore moins chères."
La vie est un immense flash-back perpétuel. Le but en est de chercher inlassablement à revivre ce qu'on a déjà vécu. Tout se répète, même les formes et les profils des groupes d'amis que l'on acquiert. D'un côté, les gens matures, en moyenne plus âgés que moi, qui fêtent tout en devisant de choses intelligentes, mais pas forcément intellectuelles : on compte des Français, mais pas que. Les origines sont aussi diversifiées que les milieux. Ce groupe-ci est le plus stable, celui sur lequel je peux le plus compter, surtout sur le long terme. De l'autre côté, il y a mon attirance coupable pour les jeunes fous, pour les personnalités extrêmes et superficielles, avec qui on ne discute pas, parce qu'il n'y a pas de quoi discuter. On fait, et la bêtise même de ce que l'on fait m'emplit d'allégresse. Je passe ma vie à être tiraillée entre les deux, parce qu'ils s'avèrent souvent incompatibles.
samedi 5 décembre 2009
Le tourbillon de la vie
Aaah, ces Japonais ! ... Koji Murakami me salue et, me voyant observer les tireurs de canne de combat (aujourd'hui initiés pour la première fois à la canne irlandaise, qui se tient à deux mains aux tiers de l'arme), me demande si je compte m'y mettre. Non, non, je lui réponds, je regarde seulement. Il éclate de rire, comme si c'était une bonne blague, et s'en va.
Les Japonais se distinguent grâce à une chose, sinon à plusieurs : l'espèce de respect instinctif et naturel qu'ils démontrent dans le dojo, cette manie d'incliner la tête juste avant de poser le pied sur le plancher de bois ou de saluer quiconque. Les Européens n'ont pas ce réflexe, il faut le leur inculquer et il ressort dès lors différemment.
La raison pour laquelle j'avais le loisir d'admirer les tireurs, c'est le professeur de mon cours d'auto-défense, normalement programmé à la même heure, était absent. Il faudrait d'ailleurs que je vous en dise plus, sur ce cours et ce prof, Daniel, un anglophone très sympathique mais avec un côté sérieux, qui nous entraîne au son du pop-punk qu'on écoutait au début des années 2000. Daniel a enseigné dans le secondaire en Californie et tient à pratiquer son français. J'aime son accent et j'aime sa façon de s'exprimer : "Le pouvoir sort de mon corps..." (Ce qui ne signifie pas du tout ce que l'on pourrait croire, à l'entendre hors contexte.)
L'autre raison, c'est que contre la suggestion de Daniel, je ne suis pas allée m'entraîner par moi-même sur les tatamis. Je me sens patraque et j'ai les muscles qui tirent. À croire que j'ai perdu toute habitude de la vie-tourbillon. Cette nuit à minuit, j'étais en effet à Westmount, en train de manger et de boire une bière, dans la belle maison de la soeur d'Edward. Edward est un autre professeur anglophone, un vrai Montréalais qui a vécu en Angleterre et à Chamonix, qui parle pistes de ski tout en s'équipant pour partir du dojo en vélo. Cette sportivité générale m'impressionne et m'inspire. Edward, au contraire de Daniel, est presque frénétique ; il rit fort aux blagues et discute volontiers. Le contraste paraissait d'autant plus saisissant avec sa femme, toute timide et muette, que j'ai rencontrée là-bas.
Ainsi va la vie. Les gens aimables prennent pitié de moi, si fraîchement débarquée de ce côté-ci de l'Atlantique et sûrement sans ami. Hier soir à 21 heures, Edward m'invite chez sa soeur le soir même. Il était 23 heures passées lorsque je suis arrivée. C'est le rythme de Montréal, m'a assuré Edward en s'esclaffant, tout ferme tard et les gens prennent leur temps. L'ambiance me semblait parfaitement anglo-saxonne : décoration très chic, des bières à boire au goulot, et un chef à domicile pour inonder les invités de petits fours et de tapas maison.
L'Ukraine m'attire de tous les fils invisibles qu'elle a passé autour de moi depuis des années. Les gens que je prenais négligemment pour des Russes se sont révélés Ukrainiens. Et bien leur en prenne. N'ai-je pas, il y a presque deux ans et demi, bu de la vodka dans une tasse que nous nous faisions passer, au milieu d'un cercle d'Ukrainiens qui chantaient leur hymne en l'honneur de leur indépendance ? Nous étions dehors, il faisait beau, j'étais bourrée, et je me disais que je voulais un Ukrainien peut-être encore davantage qu'un Russe. Me vois-je vivre en Russie ? Moins bien que vivre en Ukraine... Pour ce qui est de la situation présente, celle qui nous occupe, je ressens une honte profonde à ne pas avoir reconnu ces Ukrainiens pour ce qu'ils étaient. Toutes les preuves tangibles se tenaient pourtant à portée de mes oreilles : 1) que j'étais incapable de les comprendre, or j'ai beau ne point maîtriser le russe, je le devine bien mieux que ça ; 2) que P. avait prononcé l'autre jour, d'une voix impérieuse tout en se baissant sous le comptoir ou je travaille, un mot que je sais pertinemment être de l'ukrainien ("bahato", dans une transcription latine approximative).
Lorsque j'ai évoqué ma vague envie d'apprendre un jour l'ukrainien, ou même sans cela, l'un des hommes à qui je parlais a dit : "Peut-être que vous aller vous trouver un bon Ukrainien qui vous apprendra la langue très vite !" Ce à quoi, au lieu de laisser ma langue pendre et de baver pour montrer le degré de ma bonne volonté, je me suis contentée de répondre par un très prude : "Peut-être, peut-être..." Les gens de là-bas ne peuvent pas s'empêcher de faire des références de ce genre. C'est leur côté traditionnel, ils envisagent la vie autour de la fondation d'un couple et d'une famille. Si quelqu'un nous faisait part de son goût pour la langue française, il ne nous viendrait pas immédiatement à l'idée de lui balancer des projets matrimoniaux à la figure, si ?
Les Japonais se distinguent grâce à une chose, sinon à plusieurs : l'espèce de respect instinctif et naturel qu'ils démontrent dans le dojo, cette manie d'incliner la tête juste avant de poser le pied sur le plancher de bois ou de saluer quiconque. Les Européens n'ont pas ce réflexe, il faut le leur inculquer et il ressort dès lors différemment.
La raison pour laquelle j'avais le loisir d'admirer les tireurs, c'est le professeur de mon cours d'auto-défense, normalement programmé à la même heure, était absent. Il faudrait d'ailleurs que je vous en dise plus, sur ce cours et ce prof, Daniel, un anglophone très sympathique mais avec un côté sérieux, qui nous entraîne au son du pop-punk qu'on écoutait au début des années 2000. Daniel a enseigné dans le secondaire en Californie et tient à pratiquer son français. J'aime son accent et j'aime sa façon de s'exprimer : "Le pouvoir sort de mon corps..." (Ce qui ne signifie pas du tout ce que l'on pourrait croire, à l'entendre hors contexte.)
L'autre raison, c'est que contre la suggestion de Daniel, je ne suis pas allée m'entraîner par moi-même sur les tatamis. Je me sens patraque et j'ai les muscles qui tirent. À croire que j'ai perdu toute habitude de la vie-tourbillon. Cette nuit à minuit, j'étais en effet à Westmount, en train de manger et de boire une bière, dans la belle maison de la soeur d'Edward. Edward est un autre professeur anglophone, un vrai Montréalais qui a vécu en Angleterre et à Chamonix, qui parle pistes de ski tout en s'équipant pour partir du dojo en vélo. Cette sportivité générale m'impressionne et m'inspire. Edward, au contraire de Daniel, est presque frénétique ; il rit fort aux blagues et discute volontiers. Le contraste paraissait d'autant plus saisissant avec sa femme, toute timide et muette, que j'ai rencontrée là-bas.
Ainsi va la vie. Les gens aimables prennent pitié de moi, si fraîchement débarquée de ce côté-ci de l'Atlantique et sûrement sans ami. Hier soir à 21 heures, Edward m'invite chez sa soeur le soir même. Il était 23 heures passées lorsque je suis arrivée. C'est le rythme de Montréal, m'a assuré Edward en s'esclaffant, tout ferme tard et les gens prennent leur temps. L'ambiance me semblait parfaitement anglo-saxonne : décoration très chic, des bières à boire au goulot, et un chef à domicile pour inonder les invités de petits fours et de tapas maison.
L'Ukraine m'attire de tous les fils invisibles qu'elle a passé autour de moi depuis des années. Les gens que je prenais négligemment pour des Russes se sont révélés Ukrainiens. Et bien leur en prenne. N'ai-je pas, il y a presque deux ans et demi, bu de la vodka dans une tasse que nous nous faisions passer, au milieu d'un cercle d'Ukrainiens qui chantaient leur hymne en l'honneur de leur indépendance ? Nous étions dehors, il faisait beau, j'étais bourrée, et je me disais que je voulais un Ukrainien peut-être encore davantage qu'un Russe. Me vois-je vivre en Russie ? Moins bien que vivre en Ukraine... Pour ce qui est de la situation présente, celle qui nous occupe, je ressens une honte profonde à ne pas avoir reconnu ces Ukrainiens pour ce qu'ils étaient. Toutes les preuves tangibles se tenaient pourtant à portée de mes oreilles : 1) que j'étais incapable de les comprendre, or j'ai beau ne point maîtriser le russe, je le devine bien mieux que ça ; 2) que P. avait prononcé l'autre jour, d'une voix impérieuse tout en se baissant sous le comptoir ou je travaille, un mot que je sais pertinemment être de l'ukrainien ("bahato", dans une transcription latine approximative).
Lorsque j'ai évoqué ma vague envie d'apprendre un jour l'ukrainien, ou même sans cela, l'un des hommes à qui je parlais a dit : "Peut-être que vous aller vous trouver un bon Ukrainien qui vous apprendra la langue très vite !" Ce à quoi, au lieu de laisser ma langue pendre et de baver pour montrer le degré de ma bonne volonté, je me suis contentée de répondre par un très prude : "Peut-être, peut-être..." Les gens de là-bas ne peuvent pas s'empêcher de faire des références de ce genre. C'est leur côté traditionnel, ils envisagent la vie autour de la fondation d'un couple et d'une famille. Si quelqu'un nous faisait part de son goût pour la langue française, il ne nous viendrait pas immédiatement à l'idée de lui balancer des projets matrimoniaux à la figure, si ?
vendredi 4 décembre 2009
Pas de guérison en vue
Old habits die hard. Qu'en est-il des vieilles obsessions ?
Dieu me vienne en aide, je suis toujours accro aux Russes. C'est une maladie de célibataire, car la vérité demeure que je ne suis jamais sortie avec un Russe, un vrai ; seulement dès que je suis seule, c'est toujours sur un Russe que je vais jeter mon dévolu. Partout où je vais, il y a toujours suffisamment de Russes sous la main pour en trouver un qui en ait l'air et le comportement à me faire tourner la tête. Nous ne mentionnerons pas de nom, pour ne point rompre avec des habitudes sainement prises.
Cet entichement que je nourris à l'égard d'un idéal russe est sans doute l'une de plusieurs raisons qui me font aimer mon travail. J'habite désormais à cinquante minutes à pied de l'Académie, mais qu'à cela ne tienne, je les parcours, neige, grêle ou vente, la tête pleine de mes idées sotte et un sourire maniaque aux lèvres. À 22h15 je m'achète un hot-dog ; la reliche dégouline sur mes doigts frigorifiés le temps que j'arrive sur Duluth, que je longe vers l'ouest. Lorsque j'arrive chez moi, je trébuche et fais tomber tout ce que je touche, comme si j'étais bourrée. Et je le suis en un sens, ivre de l'excitation qui monte quand je me mets à penser et à fantasmer seule. Samedi, je sors avec Anna, Kasia et leurs ami de l'aiki jiu jitsu. Nous allons boire de la bière et faire des parties de billard. Le lendemain matin, je bosse à Ville Saint-Laurent.
L'autre soir, en passant devant un magasin de sport, j'ai vu des patins à glace dans la vitrine. Je les voulais. Pourtant je ne fais même pas de patin à glace ; Przemek est témoin de ma nullité dans ce domaine. (Tiens, je songe soudain que j'aimais Przemek pour ce trait qu'il partage avec ces fous de Russes : une sorte d'indifférence apparente pour ton sort, de nonchalence affectueuse et moqueuse à la fois !) Parce que la dernière fois que j'ai patiné, c'était en Pologne. Comme la dernière fois que j'ai joué au billard. Et la dernière fois que je me suis pris une cuite. En Pologne aussi. Le monde entier tourne autour de la Pologne, je vous expliquerai cela un jour.
Travailler à l'Académie me donne une envie furieuse de faire du sport. J'ai toujours été une sportive en puissance... J'aimerais que mon genou ne m'empêche pas de l'être en réalité. Le sport, c'est bien.
Il règne dans mon nouveau logement une légère odeur de riz cuit, alors je laisse les fenêtres ouvertes pendant toute la journée et je n'ai même pas froid. Hier, quelqu'un jouait "The Times They Are A-Changing". Bob Dylan dans la passe, qui n'est même pas une ruelle, qui sépare notre immeuble de celui d'en-face, où les stores sont baissés en permanence. (Tellement nord-américain !) Il faut que je m'achète des rideaux, des vrais, pour remplacer les espèces de voiles synthétiques jaunis qui pendouillent actuellement lamentablement à ma fenêtre.
Je suis dans le Café Dépôt sur Saint-Laurent, croisement Prince-Arthur. L'ambiance n'est pas du tout la même que dans celui de Mont-Royal, où il passaient Leonard Cohen, Edith Piaf et de la musique orientale dans un décor rouge et marron, faussement jazz, en fait assez kétaine. J'aime Café Dépôt parce qu'ils y font du café comme de l'eau ; l'ai-je déjà mentionné ?
La vie est belle (quand on vit seul). (...) Il est difficile pour moi d'imaginer grandir autre part qu'en Catalogne, de n'aller pas dans la montagne à tout propos, chercher des champignons, des lacs, des vaches, du grand air, des grands espaces, le ciel. Je suis comme Rousseau, j'aime la montagne. Quoique j'aime tout le reste aussi.
Dieu me vienne en aide, je suis toujours accro aux Russes. C'est une maladie de célibataire, car la vérité demeure que je ne suis jamais sortie avec un Russe, un vrai ; seulement dès que je suis seule, c'est toujours sur un Russe que je vais jeter mon dévolu. Partout où je vais, il y a toujours suffisamment de Russes sous la main pour en trouver un qui en ait l'air et le comportement à me faire tourner la tête. Nous ne mentionnerons pas de nom, pour ne point rompre avec des habitudes sainement prises.
Cet entichement que je nourris à l'égard d'un idéal russe est sans doute l'une de plusieurs raisons qui me font aimer mon travail. J'habite désormais à cinquante minutes à pied de l'Académie, mais qu'à cela ne tienne, je les parcours, neige, grêle ou vente, la tête pleine de mes idées sotte et un sourire maniaque aux lèvres. À 22h15 je m'achète un hot-dog ; la reliche dégouline sur mes doigts frigorifiés le temps que j'arrive sur Duluth, que je longe vers l'ouest. Lorsque j'arrive chez moi, je trébuche et fais tomber tout ce que je touche, comme si j'étais bourrée. Et je le suis en un sens, ivre de l'excitation qui monte quand je me mets à penser et à fantasmer seule. Samedi, je sors avec Anna, Kasia et leurs ami de l'aiki jiu jitsu. Nous allons boire de la bière et faire des parties de billard. Le lendemain matin, je bosse à Ville Saint-Laurent.
L'autre soir, en passant devant un magasin de sport, j'ai vu des patins à glace dans la vitrine. Je les voulais. Pourtant je ne fais même pas de patin à glace ; Przemek est témoin de ma nullité dans ce domaine. (Tiens, je songe soudain que j'aimais Przemek pour ce trait qu'il partage avec ces fous de Russes : une sorte d'indifférence apparente pour ton sort, de nonchalence affectueuse et moqueuse à la fois !) Parce que la dernière fois que j'ai patiné, c'était en Pologne. Comme la dernière fois que j'ai joué au billard. Et la dernière fois que je me suis pris une cuite. En Pologne aussi. Le monde entier tourne autour de la Pologne, je vous expliquerai cela un jour.
Travailler à l'Académie me donne une envie furieuse de faire du sport. J'ai toujours été une sportive en puissance... J'aimerais que mon genou ne m'empêche pas de l'être en réalité. Le sport, c'est bien.
Il règne dans mon nouveau logement une légère odeur de riz cuit, alors je laisse les fenêtres ouvertes pendant toute la journée et je n'ai même pas froid. Hier, quelqu'un jouait "The Times They Are A-Changing". Bob Dylan dans la passe, qui n'est même pas une ruelle, qui sépare notre immeuble de celui d'en-face, où les stores sont baissés en permanence. (Tellement nord-américain !) Il faut que je m'achète des rideaux, des vrais, pour remplacer les espèces de voiles synthétiques jaunis qui pendouillent actuellement lamentablement à ma fenêtre.
Je suis dans le Café Dépôt sur Saint-Laurent, croisement Prince-Arthur. L'ambiance n'est pas du tout la même que dans celui de Mont-Royal, où il passaient Leonard Cohen, Edith Piaf et de la musique orientale dans un décor rouge et marron, faussement jazz, en fait assez kétaine. J'aime Café Dépôt parce qu'ils y font du café comme de l'eau ; l'ai-je déjà mentionné ?
La vie est belle (quand on vit seul). (...) Il est difficile pour moi d'imaginer grandir autre part qu'en Catalogne, de n'aller pas dans la montagne à tout propos, chercher des champignons, des lacs, des vaches, du grand air, des grands espaces, le ciel. Je suis comme Rousseau, j'aime la montagne. Quoique j'aime tout le reste aussi.
Inscription à :
Messages (Atom)
