Ce n'est pas précisément de la haine que j'éprouve vis-à-vis de ma colocataire actuelle, mais plutôt un mépris total mêlé à une sorte de violente impatience. Je ressens quelque chose de très similaire avec ce que j'ai pu connaître l'an dernier dans la résidence universitaire de Brno, la promiscuité étant semblable ; pourtant les caractères des personnes sont pour ainsi dire opposés. Quand l'autre était trop cordiale, trop souriante, trop enthousiaste à en perdre sa dimension, sa profondeur de vraie personne qu'on pouvait prendre au sérieux, celle-ci est fermée, sèche, voire agressive. Je présume que c'est dans cet écart que s'insère la fondamentale différence du sentiment que j'avais avec celui que j'ai : tandis que l'autre me rendait coupable, celui-ci me paraît quasi propre à être proclamé.
J'ai découvert hier que ma coloc' était tarée. Je veux dire par là que cela m'est tout à coup apparu à l'esprit, à la lumière cumulée du comportement que j'observe depuis avant son arrivée. Dès qu'elle m'avait contactée par Internet, j'avais en effet décelé l'étrangeté, l'aberration mentale. À l'époque, cependant, je ne savais qu'en faire. Qu'on ne me croie pas implacable, car je suis tout l'opposé : je garde pour les gens une naïveté et une tolérance infinie plus longtemps qu'il ne l'est souvent raisonnable. Les gens sont tellement au-dessus de moi !
Il est étonnant, quoi qu'il en soit, que le fait d'entrer dans l'intimité de l'autre, au lieu de nous convaincre de son humanité, nous persuade du contraire. Comprenez qu'il m'est impossible de ressentir du mépris pour mon prochain, pour un individu de mon espèce, qu'aussi lorsque cela m'arrive, c'est qu'à mes yeux l'objet de mon mépris a perdu couleur, forme humaine. C'est devenu un personnage, une image, un truc vague dont on ne saisit pas le fond. Un truc avec qui je n'ai rien de commun, pour autant que je puisse en juger. Pourquoi ma colocataire se fait-elle du thé le matin, surtout dans un si grand verre (une pinte, pas moins), pour ne pas le boire ensuite ? Comment peut-elle mettre de la musique tout haut et demeurer si impassible ? Comment peut-elle quasi dormir avec son ordinateur, l'allumer le matin avant même de quitter son lit, se coucher le soir directement après l'avoir éteint ?
Sans mentionner ce qui fait d'elle une fille. Les filles me font peur. Elles ont des parfums, des crèmes, des machins, des bibelots. Et même quand leurs affaires sont en bordel, il y a toujours cette tenace impression de propreté superficielle qui en émane. Elles utilisent un sèche-cheveux et des déodorants. Elles vont devant le miroir pour mettre leur manteau. Et un jour vous découvrez ce truc vraiment dégueulasse qu'elles font ou qu'elles laissent être, peut-être. Il n'y a aucun sens à tout ça.
Vivement que j'habite seule et que je puisse, le soir en rentrant chez moi, tranquillement me consacrer à mes ablutions, dans le noir si je veux.
mardi 25 novembre 2008
lundi 27 octobre 2008
Byłam taka zła
J'ai attendu pendant une solide demie-heure dans le bureau de poste, tellement que j'ai cru mourir, tout ça pour qu'on me remette cette fameuse lettre recommandée... qui venait de l'UW. Pourquoi l'UW m'écrit, me suis-je dit en déchirant l'enveloppe, surtout en recommandé. Peuvent pas envoyer des lettres ordinaires qu'on reçoit tranquillement chez soi, non... Figurez-vous donc qu'ils m'écrivaient pour m'annoncer que je n'avais pas été reçue en Master, les enfoirés, comme si d'abord j'avais jamais eu la moindre intention d'étudier en Pologne. Enfin, si, j'avoue, j'ai eu l'intention. Mais cela fait si longtemps que ça paraît un rêve. Et qu'ils osent prendre la peine de m'informer que je n'ai pas été reçue, comme si c'était leur décision alors que c'était bien la mienne, et uniquement la mienne. Bon, et puis aussi un coup de pute de mon ex-établissement, qui s'imagine peut-être que les gens te croient sur parole quand tu prétends être titulaire de tel ou tel diplôme.
Par ailleurs, je le précise, que cela soit clair... Je ne suis pas une littéraire, moi non plus. Qu'est-ce que c'est, cela, d'abord, "un littéraire" ? Jamais de ma vie je n'aurais entrepris d'études littéraires. La pensée même que je le puisse me donne envie de vomir. Être étudiant de lettres : ça me débecte. Pas qu'être en troisième année de LLCE soit beaucoup moins dégoûtant. Vraiment, je ne sais pas par quel vicieux chantage on m'a convaincue de me réinscrire à la fac. Être étudiant. Il n'y a pas plus infâme état. Même être salarié, c'est plus dégradant, mais pas aussi vil. C'est difficile à exprimer.
Dans tous les cas, j'ai déchiré cette lettre recommandée de l'UW en petits morceaux, et je les ai jetés dans une poubelle. Puis des cloches ont sonné quelque part, alors j'ai pleuré. C'est un péché, non, la Colère ?
Le boulot, c'est tellement comme l'école, qu'on a même droit aux petits dramas dont on ne saura jamais le fin mot. Dès qu'il se passe quelque chose d'excitant, c'est toujours moi qui suis le plus à l'ouest. Personne ne me dit jamais rien, et je dois reconnaître que quand bien même on me dirait quoi que ce soit, je ne comprendrais pas forcément. Je ne comprends pas les gens qui font des histoires devant les autres. Je ne comprends pas les gens qui se font consoler, et je ne sais pas consoler les autres. Mes ambitions dans ce domaine sont limitées en conséquence : les seules personnes que j'aspire à consoler, ce sont mon mari et mes enfants. (On dirait comme cela que j'en ai déjà. Non. Moi je suis dans l'expectative.)
Par ailleurs, je le précise, que cela soit clair... Je ne suis pas une littéraire, moi non plus. Qu'est-ce que c'est, cela, d'abord, "un littéraire" ? Jamais de ma vie je n'aurais entrepris d'études littéraires. La pensée même que je le puisse me donne envie de vomir. Être étudiant de lettres : ça me débecte. Pas qu'être en troisième année de LLCE soit beaucoup moins dégoûtant. Vraiment, je ne sais pas par quel vicieux chantage on m'a convaincue de me réinscrire à la fac. Être étudiant. Il n'y a pas plus infâme état. Même être salarié, c'est plus dégradant, mais pas aussi vil. C'est difficile à exprimer.
Dans tous les cas, j'ai déchiré cette lettre recommandée de l'UW en petits morceaux, et je les ai jetés dans une poubelle. Puis des cloches ont sonné quelque part, alors j'ai pleuré. C'est un péché, non, la Colère ?
Le boulot, c'est tellement comme l'école, qu'on a même droit aux petits dramas dont on ne saura jamais le fin mot. Dès qu'il se passe quelque chose d'excitant, c'est toujours moi qui suis le plus à l'ouest. Personne ne me dit jamais rien, et je dois reconnaître que quand bien même on me dirait quoi que ce soit, je ne comprendrais pas forcément. Je ne comprends pas les gens qui font des histoires devant les autres. Je ne comprends pas les gens qui se font consoler, et je ne sais pas consoler les autres. Mes ambitions dans ce domaine sont limitées en conséquence : les seules personnes que j'aspire à consoler, ce sont mon mari et mes enfants. (On dirait comme cela que j'en ai déjà. Non. Moi je suis dans l'expectative.)
mercredi 8 octobre 2008
La nostalgie n'a jamais été si forte
qu'en ce petit après-midi d'octobre. Tiens, je ne sais déjà plus écrire sur un clavier français AZERTY normal. Je développe l'habitude d'écrire sans les accents. C'est curieux, alors que la douleur de les éviter en QWERTY n'est par ailleurs pas encore partie.
J'ai l'impression d'une plongée sous-marine dans le monde de mon enfance en revenant dans la maison de mes parents, même alors que ce n'est plus l'appartement où nous avons vécu lorsque j'étais enfant, et qu'il n'y a plus ma mère et pas encore ma soeur pour créer l'illusion de la cellule familiale retrouvée. Hier soir j'ai parlé au téléphone avec ma mère. Ça faisait depuis mars, je lui fais remarquer, qu'on ne s'était pas parlé de vive voix. Mais elle était trop occupée à fondre en larmes. Dieu sait pourquoi. Nous avons parlé un peu de mes études, répété ce qu'on s'était dit par e-mail. C'est bien que je fasse une licence FLE, qu'elle me dit ; c'est un diplôme utile... "Oui, en même temps j'aimerais qu'il ne me soit que minimalement utile, tu vois, parce qu'enseigner le français aux étrangers, au fond, ce n'est pas mon truc."
"Ah oui, ton truc, ce serait plutôt l'interprétariat."
"C'est-à-dire... pour être tout à fait honnête, je ne crois pas non plus que l'interprétariat soit fondamentalement fait pour moi."
"Mais aucun métier n'est fait pour toi !" (Comprendre : tu es trop difficile.)
Merci maman. Oui, c'est vrai que nous venons de faire le tour de tous les métiers du monde. C'est presque de l'art, de savoir généraliser à ce point, à partir de rien.
"Non. D'abord, j'ai décidé que si ma soeur va l'an prochain à New York, j'irai avec elle."
"Faire quoi ?"
"Tu verras." En vérité, il est impossible de parler à ma mère de choses qui comptent.
J'ai l'impression d'une plongée sous-marine dans le monde de mon enfance en revenant dans la maison de mes parents, même alors que ce n'est plus l'appartement où nous avons vécu lorsque j'étais enfant, et qu'il n'y a plus ma mère et pas encore ma soeur pour créer l'illusion de la cellule familiale retrouvée. Hier soir j'ai parlé au téléphone avec ma mère. Ça faisait depuis mars, je lui fais remarquer, qu'on ne s'était pas parlé de vive voix. Mais elle était trop occupée à fondre en larmes. Dieu sait pourquoi. Nous avons parlé un peu de mes études, répété ce qu'on s'était dit par e-mail. C'est bien que je fasse une licence FLE, qu'elle me dit ; c'est un diplôme utile... "Oui, en même temps j'aimerais qu'il ne me soit que minimalement utile, tu vois, parce qu'enseigner le français aux étrangers, au fond, ce n'est pas mon truc."
"Ah oui, ton truc, ce serait plutôt l'interprétariat."
"C'est-à-dire... pour être tout à fait honnête, je ne crois pas non plus que l'interprétariat soit fondamentalement fait pour moi."
"Mais aucun métier n'est fait pour toi !" (Comprendre : tu es trop difficile.)
Merci maman. Oui, c'est vrai que nous venons de faire le tour de tous les métiers du monde. C'est presque de l'art, de savoir généraliser à ce point, à partir de rien.
"Non. D'abord, j'ai décidé que si ma soeur va l'an prochain à New York, j'irai avec elle."
"Faire quoi ?"
"Tu verras." En vérité, il est impossible de parler à ma mère de choses qui comptent.
mardi 16 septembre 2008
J'ai mal dormi
Il est cinq heures quarante, le matin, et je n'ai pas plus envie d'aller au boulot que d'aller n'importe où d'autre ; pas envie de rester ici non plus avec mes colocataires. Je voudrais me barrer dans un endroit secret et caché, où personne ne saurait me retrouver. J'ai eu froid cette nuit, parce que ça y est, on se les pèle à Varsovie, et notre chambre double s'est transformée en glacier. Je n'achète pas de couette parce que j'en ai un tas à Perpignan, qu'il faut simplement que je les ramène. Le matelas pneumatique sur lequel je dors commence à se dégonfler. Zut. Je refais du camping, hein. Alors que j'avais juré qu'on ne m'y reprendrait pas.
Je ne crois pas en tous ça, du reste. J'aime toujours Varsovie et ne vois pas où d'autre je pourrais être actuellement, mais d'un autre côté, ça y est (c'était vite), je suis redescendue des nues. Bien sûr que je reviendrai : ce n'est pas ma maison, ici. Ce n'est pas mon affaire, ce travail. Aucun travail n'est mon affaire. Le concept même d'être employée me fait grincer les dents. Ma seule ambition dans la vie est de me soustraire à un tel sort.
Je ne crois pas en tous ça, du reste. J'aime toujours Varsovie et ne vois pas où d'autre je pourrais être actuellement, mais d'un autre côté, ça y est (c'était vite), je suis redescendue des nues. Bien sûr que je reviendrai : ce n'est pas ma maison, ici. Ce n'est pas mon affaire, ce travail. Aucun travail n'est mon affaire. Le concept même d'être employée me fait grincer les dents. Ma seule ambition dans la vie est de me soustraire à un tel sort.
vendredi 15 août 2008
J'aime sauvagement mon boulot.
Mon emploi, quoi. Si, si, c'est bien ce que j'ai dit : je l'aime sauvagement, mon emploi. Et ce n'est ni difficile à croire, ni en contradiction avec mon habituel mépris du salariat et de l'emploi en particulier ; ça n'implique pas davantage que j'aie trouvé la job parfaite. Cela vérifie simplement, très simplement, ce que je prophétisais déjà lorsque j'avais treize ans, à savoir que je peux faire n'importe quoi dans ma vie et en tomber amoureuse, tant qu'il y a des gens autour de moi, des gens qui vivent autour de moi, qui parlent, qui ressentent, qui sont. Je n'ai pas de vocation professionnelle, ma seule vocation étant d'être entourée.
Ainsi je n'ai pas changé. Je crois que si j'aime sauvagement mon travail, c'est parce qu'il me rappelle si étrangement l'école. Je me rends à mon travail chaque jour, motivée par le même mélange de fascination addictive et d'effroi, la même curiosité de voir ce que la nouvelle journée va apporter, qui m'a fait aller à l'école avec bonne volonté jusqu'au bout, malgré l'horreur d'autres sentiments que sa fréquentation provoquaient en même temps en moi. Ce boulot, c'est comme l'école, l'horreur en moins. Les adultes sont tellement plus civilisés que les enfants. À défaut de s'aimer, ils se respectent, mais surtout ils sont largement plus ouverts. Et chacun tient plus ferme pour ce qu'il est.
(Tiens, il y a quelqu'un dans l'immeuble qui vient d'entonner une Marseillaise a cappella. Il se passe vraiment toutes sortes de choses, dans ce pays.)
Quand on a dix ans, c'est la honte de ne pas savoir ou connaître certains usages, certaines vérités générales. On prend les préjugés pour de la connaissance et de l'expérience, et c'est à celles-ci que l'on juge ta valeur. Ce n'est que plus tard que l'on commence à se lamenter à propos de l'existence même des préjugés, que l'on peut aussi se venger en regardant le reste du monde de haut lorsque l'on en est par bonheur, comme moi, relativement dépourvu. Tous les jours je m'extasie en découvrant que le ciel est bleu et que l'herbe est verte. Cela m'est égal que l'on me prenne pour une simplette. Quand on sait ce que c'est que souffrir, une notion pareille pèse autant qu'une poussière en face de ce que signifie le bonheur et le Bien. Quand on est heureux, n'est-on pas invincible? On t'accusera de ce qu'on voudra, tu pourras toujours répondre : pourtant je suis bien heureux que vous... à ce prix l'on accepte d'être chargé de tous les torts du monde.
Le boulot, c'est comme l'école. Il y a ceux auprès de qui l'on veut se faire bien voir, ou parfois plus crûment juste remarquer ; ceux avec qui l'on est en concurrence. Il y a les discussions et les blagues du jour, ce qu'un tel a sorti quand il s'est passé ci, ce qu'une telle a répondu quand on lui a dit ça, ce qu'il a fait en entrant dans la pièce, ou en en sortant, etc. Lorsque j'avais quatorze ans, et que j'ai subi la plus cruelle déception du monde en subissant une expulsion en règle d'un groupe de gens que je vénérais, je notais toutes ces choses. Je m'en souvenais et puis les écrivais, les jugeant trop sublimes pour les abandonner aux courants d'air. Je m'aperçois que je n'ai changé en rien. Si je n'avais pas perdu l'illusion de pouvoir rendre cette magique substance en mots, je m'y efforcerais encore... Du reste, ne me suis-je pas hier même laissée aller à la tentation d'en raconter une pincée, et n'ai-je pas, sans surprise, fait un "plat" comme on en fait à la piscine ? Non, ces choses-là ne se rendent pas. Ou bien je n'en ai pas encore trouvé la recette exprimatoire.
Ainsi je n'ai pas changé. Je crois que si j'aime sauvagement mon travail, c'est parce qu'il me rappelle si étrangement l'école. Je me rends à mon travail chaque jour, motivée par le même mélange de fascination addictive et d'effroi, la même curiosité de voir ce que la nouvelle journée va apporter, qui m'a fait aller à l'école avec bonne volonté jusqu'au bout, malgré l'horreur d'autres sentiments que sa fréquentation provoquaient en même temps en moi. Ce boulot, c'est comme l'école, l'horreur en moins. Les adultes sont tellement plus civilisés que les enfants. À défaut de s'aimer, ils se respectent, mais surtout ils sont largement plus ouverts. Et chacun tient plus ferme pour ce qu'il est.
(Tiens, il y a quelqu'un dans l'immeuble qui vient d'entonner une Marseillaise a cappella. Il se passe vraiment toutes sortes de choses, dans ce pays.)
Quand on a dix ans, c'est la honte de ne pas savoir ou connaître certains usages, certaines vérités générales. On prend les préjugés pour de la connaissance et de l'expérience, et c'est à celles-ci que l'on juge ta valeur. Ce n'est que plus tard que l'on commence à se lamenter à propos de l'existence même des préjugés, que l'on peut aussi se venger en regardant le reste du monde de haut lorsque l'on en est par bonheur, comme moi, relativement dépourvu. Tous les jours je m'extasie en découvrant que le ciel est bleu et que l'herbe est verte. Cela m'est égal que l'on me prenne pour une simplette. Quand on sait ce que c'est que souffrir, une notion pareille pèse autant qu'une poussière en face de ce que signifie le bonheur et le Bien. Quand on est heureux, n'est-on pas invincible? On t'accusera de ce qu'on voudra, tu pourras toujours répondre : pourtant je suis bien heureux que vous... à ce prix l'on accepte d'être chargé de tous les torts du monde.
Le boulot, c'est comme l'école. Il y a ceux auprès de qui l'on veut se faire bien voir, ou parfois plus crûment juste remarquer ; ceux avec qui l'on est en concurrence. Il y a les discussions et les blagues du jour, ce qu'un tel a sorti quand il s'est passé ci, ce qu'une telle a répondu quand on lui a dit ça, ce qu'il a fait en entrant dans la pièce, ou en en sortant, etc. Lorsque j'avais quatorze ans, et que j'ai subi la plus cruelle déception du monde en subissant une expulsion en règle d'un groupe de gens que je vénérais, je notais toutes ces choses. Je m'en souvenais et puis les écrivais, les jugeant trop sublimes pour les abandonner aux courants d'air. Je m'aperçois que je n'ai changé en rien. Si je n'avais pas perdu l'illusion de pouvoir rendre cette magique substance en mots, je m'y efforcerais encore... Du reste, ne me suis-je pas hier même laissée aller à la tentation d'en raconter une pincée, et n'ai-je pas, sans surprise, fait un "plat" comme on en fait à la piscine ? Non, ces choses-là ne se rendent pas. Ou bien je n'en ai pas encore trouvé la recette exprimatoire.
mardi 22 juillet 2008
Gdybym tylko...
... miała klawiaturę polską. Alors certainement j'écrirais en polonais. Dieu damne ces signes diacritiques ! En somme je pourrais écrire en polonais sans eux. Ou le pourrais-je ?
On peut rêver, n'est-ce pas ? Qu'un jour je serai étudiante à l'UW (Uniwersytet Warszawski), et qu'en plus d'avoir le droit d'emprunter des documents à la BUW (Biblioteka Uniwersytetu Warszawskiego), j'aurai peut-être une sorte d'accès à des ordinateurs polonais, des vrais. Ou bien que je croulerai tellement sous l'oseille à l'issue de mon contrat de trois mois chez Apartments Apart que je m'achèterai un clavier polonais à raccorder à mon ordinateur portable...
La vie en Pologne s'écoule parfaitement. Je ne sais comment l'expliquer ni l'exprimer, mais sans aucune raison objective ou raisonnable, je me sens mieux ici que là-bas, qu'ailleurs, à Perpignan, Paris ou bien Brno. Je viens de passer trois semaines à glandouiller gentiment ; depuis dix jours seulement je donne quelques cours de français, et à part ça je remets tout au lendemain. Mes colocataires polonais (qui sont au nombre de trois) m'impressionnent, je bois ma première bière depuis que j'ai débarqué ici (Lech, comme le Président), et ma tarte aux pommes d'hier, qui n'avait de mérite que d'être française, était bien modeste par rapport à la babovka marbrée que Jana nous a préparé ce soir. Après avoir brièvement mais assidûment fréquenté Tomek au début de mon séjour et revu au moins une fois les Varsoviens de Brno, mes sorties gratuites se font rares, mon quotidien solitaire. Et le Polonais a beau représenter mon fantasme sexuel, je vis sans lui, en actes comme en pensées, presque par ma volonté propre.
Malgré tout je suis heureuse, satisfaite, sereine comme j'ai l'impression de ne pas l'avoir été depuis longtemps. À Brno, à Paris, si j'allais bien dernièrement, c'est que j'étais très entourée, qu'on se voyait tous les jours avec des gens que j'aimais, qu'il n'y avait pas le temps de penser, de regretter, de se morfondre. Mais je suis une solitaire de cœur. Être heureux parmi les gens, parmi la foule, c'est comme être heureux sous drogue. Les gens sont l'opium de l'individu, pas la religion l'opium du peuple... C'est une autre forme de joie que l'on connaît lorsque l'on est seul, face à soi-même, mais non moins violente, non moins profonde, non moins légère en même temps. Je ris beaucoup plus souvent et franchement en lisant certains livres sérieux qu'en fréquentant certaines personnes...
Je lis un cycle de romans historiques polonais sur les Croisades. C'est une pure coïncidence, je le jure. (Avec quoi ? me direz-vous, et je vous répondrai : c'est mon affaire...) Je lis la fin avant de lire le début, parce qu'on fait ce qu'on peut quand on pioche au hasard dans les bibliothèques des autres. Je suis une pique-assiette ; c'est pour cela, je le sens, que je suis faite. Ne rien payer moi-même, recueillir simplement les miettes des autres. C'est un peu bas, comme comportement, je l'admets, aussi ne me le permets-je que sous prétexte d'être une étudiante désargentée. La vraie raison de cette habitude, en revanche, est à la fois plus et moins bonne : j'éprouve un malaise vis-à-vis de la société de consommation, qui fonctionne sur le principe de refourguer au plus de gens possible et à la plus grande vitesse possible les résultats d'une production qu'on souhaite en augmentation constante. Acheter, jeter, acheter, jeter. Me voilà clocharde implicite : je récolte ce qu'on a l'intention de jeter juste avant que ça n'atteigne la poubelle.
J'ai digressé cependant. Ces bouquins sur les Croisades, qui sont la propriété véritable de Kaczor, n'ont jamais été destinés à la poubelle. Ce sont des livres appréciés, qui datent des années 60, et lorsque l'on se prend à regarder la fière gueule qu'ils tirent, le mépris avec lequel ils répondent à notre peur de les abîmer, on pense avec pitié et dédain à ces bouquins de poche à dos mou qui de nos jours ont l'air d'avoir survécu au Déluge après quelques voyages en sac à main. Et c'est bien vrai que contre toute justice, les bouquins hardback que l'on déniche désormais dans les antykwariaty, ou antique shops anglais, sont, sans vergogne et sans lien avec leur prime valeur, hors de prix. Au dos de Bez oręża figure le prix où l'éditeur le vendait : zł 50,—. Soit après réforme du złoty polonais, 5 grosz actuels. Qu'est-ce qui peut se vanter de ne coûter aujourd'hui que 5 grosz ? Après réflexion, nous n'avons pas trouvé d'autre réponse que : peut-être un mini-bonbon, s'ils sont vendus en gros et au poids.
On peut rêver, n'est-ce pas ? Qu'un jour je serai étudiante à l'UW (Uniwersytet Warszawski), et qu'en plus d'avoir le droit d'emprunter des documents à la BUW (Biblioteka Uniwersytetu Warszawskiego), j'aurai peut-être une sorte d'accès à des ordinateurs polonais, des vrais. Ou bien que je croulerai tellement sous l'oseille à l'issue de mon contrat de trois mois chez Apartments Apart que je m'achèterai un clavier polonais à raccorder à mon ordinateur portable...
La vie en Pologne s'écoule parfaitement. Je ne sais comment l'expliquer ni l'exprimer, mais sans aucune raison objective ou raisonnable, je me sens mieux ici que là-bas, qu'ailleurs, à Perpignan, Paris ou bien Brno. Je viens de passer trois semaines à glandouiller gentiment ; depuis dix jours seulement je donne quelques cours de français, et à part ça je remets tout au lendemain. Mes colocataires polonais (qui sont au nombre de trois) m'impressionnent, je bois ma première bière depuis que j'ai débarqué ici (Lech, comme le Président), et ma tarte aux pommes d'hier, qui n'avait de mérite que d'être française, était bien modeste par rapport à la babovka marbrée que Jana nous a préparé ce soir. Après avoir brièvement mais assidûment fréquenté Tomek au début de mon séjour et revu au moins une fois les Varsoviens de Brno, mes sorties gratuites se font rares, mon quotidien solitaire. Et le Polonais a beau représenter mon fantasme sexuel, je vis sans lui, en actes comme en pensées, presque par ma volonté propre.
Malgré tout je suis heureuse, satisfaite, sereine comme j'ai l'impression de ne pas l'avoir été depuis longtemps. À Brno, à Paris, si j'allais bien dernièrement, c'est que j'étais très entourée, qu'on se voyait tous les jours avec des gens que j'aimais, qu'il n'y avait pas le temps de penser, de regretter, de se morfondre. Mais je suis une solitaire de cœur. Être heureux parmi les gens, parmi la foule, c'est comme être heureux sous drogue. Les gens sont l'opium de l'individu, pas la religion l'opium du peuple... C'est une autre forme de joie que l'on connaît lorsque l'on est seul, face à soi-même, mais non moins violente, non moins profonde, non moins légère en même temps. Je ris beaucoup plus souvent et franchement en lisant certains livres sérieux qu'en fréquentant certaines personnes...
Je lis un cycle de romans historiques polonais sur les Croisades. C'est une pure coïncidence, je le jure. (Avec quoi ? me direz-vous, et je vous répondrai : c'est mon affaire...) Je lis la fin avant de lire le début, parce qu'on fait ce qu'on peut quand on pioche au hasard dans les bibliothèques des autres. Je suis une pique-assiette ; c'est pour cela, je le sens, que je suis faite. Ne rien payer moi-même, recueillir simplement les miettes des autres. C'est un peu bas, comme comportement, je l'admets, aussi ne me le permets-je que sous prétexte d'être une étudiante désargentée. La vraie raison de cette habitude, en revanche, est à la fois plus et moins bonne : j'éprouve un malaise vis-à-vis de la société de consommation, qui fonctionne sur le principe de refourguer au plus de gens possible et à la plus grande vitesse possible les résultats d'une production qu'on souhaite en augmentation constante. Acheter, jeter, acheter, jeter. Me voilà clocharde implicite : je récolte ce qu'on a l'intention de jeter juste avant que ça n'atteigne la poubelle.
J'ai digressé cependant. Ces bouquins sur les Croisades, qui sont la propriété véritable de Kaczor, n'ont jamais été destinés à la poubelle. Ce sont des livres appréciés, qui datent des années 60, et lorsque l'on se prend à regarder la fière gueule qu'ils tirent, le mépris avec lequel ils répondent à notre peur de les abîmer, on pense avec pitié et dédain à ces bouquins de poche à dos mou qui de nos jours ont l'air d'avoir survécu au Déluge après quelques voyages en sac à main. Et c'est bien vrai que contre toute justice, les bouquins hardback que l'on déniche désormais dans les antykwariaty, ou antique shops anglais, sont, sans vergogne et sans lien avec leur prime valeur, hors de prix. Au dos de Bez oręża figure le prix où l'éditeur le vendait : zł 50,—. Soit après réforme du złoty polonais, 5 grosz actuels. Qu'est-ce qui peut se vanter de ne coûter aujourd'hui que 5 grosz ? Après réflexion, nous n'avons pas trouvé d'autre réponse que : peut-être un mini-bonbon, s'ils sont vendus en gros et au poids.
mercredi 2 juillet 2008
Premier matin
"Morning has broken — like the first morning..." (Cat Stevens)
Sans rire. Il y a déjà un paquet de mois, j'avais pris la liberté de tapoter puis d'envoyer dans ce blog sous le libellé "Warszawa" une entrée, que j'espérais alors prochainement escortée d'une fratrie nombreuse, finalement intégralement avortée. Que l'on s'entende bien, ce n'est pas l'occasion qui m'a manquée de donner suite. À Varsovie, j'y suis restée six jours en octobre, et puis à nouveau un cumul de quatre jours en mars, qui firent prélude et conclusion à une envolée vers les contrées sauvages du Canada — je plaisante, mais disons sans mentir en côte Ouest. On ne se rend pas assez compte, en Europe, ce que c'est que de faire face au Pacifique.
Pour autant, qu'on ne s'y trompe pas, mon introduction, l'automne dernier, au récit hypothétique d'aventures varsoviennes ne fut pas un pari, un auto-encouragement, une porte ouverte. Ce ne fut pas un peut-être. Varsovie, peut-être. Peut-être Varsovie. Ce fut une affirmation. Warszawa, aussi vrai qu'il fait un ciel bleu magnifique ce matin, comme ils savent si bien nous en faire dans l'Est.
Je suis déjà entichée de l'appartement, qui est très polonais, pour le peu que j'ai vu d'appartements en Pologne, et le nombre que j'en ai vu autre part. Nous verrons comment se passe la cohabitation lorsque J. rentrera de Bratislava et le troisième garçon, surnommé Canard, de Bulgarie, que je devrai effectivement partager une chambre, qui est en fait le salon, avec la première, sur un matelas capricieux. Ah, mais après tout, c'est l'été ! Je ne suis ici pour rien de spécial, je n'ai pas de prérogatives ; il me suffit d'avoir où dormir, de quoi me nourrir, et le reste sera accompli en fonction.
Je réalise que je suis très évasive, mais dans l'immédiat je n'ai le cœur à rien d'autre. On attend.
Sans rire. Il y a déjà un paquet de mois, j'avais pris la liberté de tapoter puis d'envoyer dans ce blog sous le libellé "Warszawa" une entrée, que j'espérais alors prochainement escortée d'une fratrie nombreuse, finalement intégralement avortée. Que l'on s'entende bien, ce n'est pas l'occasion qui m'a manquée de donner suite. À Varsovie, j'y suis restée six jours en octobre, et puis à nouveau un cumul de quatre jours en mars, qui firent prélude et conclusion à une envolée vers les contrées sauvages du Canada — je plaisante, mais disons sans mentir en côte Ouest. On ne se rend pas assez compte, en Europe, ce que c'est que de faire face au Pacifique.
Pour autant, qu'on ne s'y trompe pas, mon introduction, l'automne dernier, au récit hypothétique d'aventures varsoviennes ne fut pas un pari, un auto-encouragement, une porte ouverte. Ce ne fut pas un peut-être. Varsovie, peut-être. Peut-être Varsovie. Ce fut une affirmation. Warszawa, aussi vrai qu'il fait un ciel bleu magnifique ce matin, comme ils savent si bien nous en faire dans l'Est.
Je suis déjà entichée de l'appartement, qui est très polonais, pour le peu que j'ai vu d'appartements en Pologne, et le nombre que j'en ai vu autre part. Nous verrons comment se passe la cohabitation lorsque J. rentrera de Bratislava et le troisième garçon, surnommé Canard, de Bulgarie, que je devrai effectivement partager une chambre, qui est en fait le salon, avec la première, sur un matelas capricieux. Ah, mais après tout, c'est l'été ! Je ne suis ici pour rien de spécial, je n'ai pas de prérogatives ; il me suffit d'avoir où dormir, de quoi me nourrir, et le reste sera accompli en fonction.
Je réalise que je suis très évasive, mais dans l'immédiat je n'ai le cœur à rien d'autre. On attend.
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